Faut-il démythifier De Gaulle ?

Figure tutélaire de l’histoire de France, le général de Gaulle incarne à la fois la résistance, la grandeur nationale et une certaine idée de la France. Dans l’imaginaire collectif, il dépasse l’homme pour devenir mythe. Mais alors que notre rapport aux figures historiques évolue, faut-il, d’un point de vue psychologique, chercher à démythifier De Gaulle ? Autrement dit : que gagne-t-on – ou que risque-t-on – à déconstruire ses légendes ?
Le besoin de héros : une constante humaine
Depuis l’enfance, nous grandissons avec des récits de héros, qu’ils soient fictifs ou historiques. Ce besoin de figures inspirantes est ancré dans notre construction psychologique. Les héros incarnent des valeurs, montrent la voie dans les périodes de doute et donnent du sens au chaos. De Gaulle, dans l’inconscient collectif français, joue ce rôle de repère : celui qui a dit « non » quand tout semblait perdu, celui qui a rendu sa dignité à la France.
Le mythe gaullien fonctionne ainsi comme une figure paternelle : protectrice, forte, parfois distante, mais rassurante. Il n’est donc pas étonnant que l’idée même de le « déboulonner » soulève des résistances émotionnelles. Démythifier un tel personnage, c’est un peu comme remettre en question l’autorité du père dans une famille : une démarche nécessaire à l’émancipation, mais toujours délicate.
Démystifier ou détruire ? Le risque de l’excès
Démythifier ne signifie pas nécessairement détruire. En psychologie, la maturation passe souvent par une relecture critique des figures parentales ou d’autorité. Il en va de même avec les grandes figures historiques. Questionner le rôle de De Gaulle dans la guerre d’Algérie, ses conceptions autoritaires du pouvoir ou ses zones d’ombre politiques ne revient pas à le nier. C’est l’enrichir d’une complexité humaine.
Mais attention : il existe un glissement possible vers le cynisme ou le révisionnisme. Trop de « démystification » peut devenir une attaque frontale contre les repères communs, et fragiliser l’équilibre psychique collectif. C’est pourquoi la nuance est essentielle : déconstruire, oui, mais pour mieux comprendre – pas pour effacer.
Le rôle des mythes dans la mémoire collective
Les mythes historiques jouent un rôle structurant dans la mémoire collective. Ils créent une continuité entre les générations et offrent une identité commune. À l’heure où les repères vacillent, ils servent parfois de refuge. De Gaulle, dans l’imaginaire national, représente cette France debout, libre, fière. En période de crise, cette image peut rassurer et fédérer.
Cependant, une mémoire figée est une mémoire morte. Refuser toute révision critique sous prétexte de préserver un mythe, c’est prendre le risque de l’idolâtrie, qui empêche d’apprendre du passé. L’histoire n’est pas un roman figé mais un chantier vivant – et le regard que nous portons sur De Gaulle en dit parfois plus sur nous que sur lui.
Conclusion : une démythification constructive
Faut-il démythifier De Gaulle ? Oui, dans une démarche lucide et constructive. Non pas pour renverser une statue, mais pour humaniser une figure, la rendre plus accessible, plus réelle. Comprendre ses contradictions, ses grandeurs et ses failles, c’est aussi se réconcilier avec une histoire nationale parfois douloureuse.
De Gaulle n’a pas besoin d’être sanctifié pour être respecté. Au contraire : l’homme derrière le mythe est peut-être encore plus fascinant. Et le public, loin de perdre un héros, y gagne un repère plus mature, plus riche, et profondément humain.